mardi 11 octobre 2011

Premiers cours, premières impressions...

Je les attendais depuis quelques temps, ça y est, j'ai commencé !
Je découvre les plaisirs et les petites contraintes du métier de professeur...après quelques minutes de cours, j'ai déjà de la craie plein les doigts et les habits...
Au programme de ces premiers cours, quelques initiations au français et à la philosophie. Les cahiers des élèves se remplissent peu à peu de mots de vocabulaire avec les définitions, dans une semaine, première interrogation...Ceux-ci m'obligent à comprendre moi-même les subtilités de la langue française, et me poussent dans mes retranchements...

  • « Mais je ne comprends pas la différence entre frais et froid ! C'est quoi la différence ?
  • Mouais, alors euh...
  • Disons que le frais, ça fait du bien, comme le verbe « rafraîchir », on a une sensation de bien-être quoi ! Un peu comme du pain frais, le pain frais ça fait du bien...le pain chaud...
  • Mouais, c'est pas un bon exemple...J'avoue. Disons que quand il fait froid, c'est pas agréable, quand il fait frais, ça te fait du bien.
  • Et comment on fait pour distinguer une bière Fresh d'une bière fraîche ?
  • Euh, j'avoue que je suis ni un spécialiste de la bière et de l'anglais, mais si je me trompe pas, ça doit être la même chose...et puis, honnêtement, on s'en fiche, du moment qu'elle est bonne !

Une première dictée où chacun corrige son voisin, et finalement, pas tant de fautes que ça...je m'attendais à pire. J'aborde les champs lexicaux et mets en place un mini-taboo où séparés en trois équipes, les jeunes doivent faire deviner aux autres équipes un mot, à l'aide de cinq autres mots appartenant à son champ lexical...
Par exemple, si je vous dis « voyage, entraide, mission, développement, intégration », quel est le mot générique ?
Certains se sont mis en tête de faire deviner le mot primate...good luck...

Un petit cours sur la lecture, sur le désir de transmettre un texte aux autres, le besoin de le préparer, d'articuler, de mettre le ton, de faire éventuellement des gestes, et de faire vivre le texte, sans quoi tout le monde s'endormira...J’enchaîne avec quelques phrases pour les obliger à articuler et à prononcer correctement :
  • « Suis-je chez ce cher Serge ? »
  • « Piano, panier, piano, panier, piano... »
  • « Les chaussettes de l'archiduchesse sont-elles sèches ? Archi-sèches ! »
  • « Un chasseur sachant chasser sans son chien est un bon chasseur »
Je me confronte rapidement à la prononciation malgache où « ch » et « ss » ne font qu'un...mes phrases ne servent plus à grand chose...
Ce qui est sûr, c'est que le fait de parler à une salle de néo-francophones m'oblige à articuler et à parler lentement...plus efficace qu'une leçon d'orthophonie ! Cela ne me fera évidemment pas de mal, car ceux qui me connaissent feront bien évidemment référence à ma rapidité d'élocution habituelle ! Mais si je veux que chacun suive, il me faut faire des efforts.
Les différences de niveaux sont remarquables, entre ceux qui comprennent facilement, s'expriment facilement et ont un bon niveau de réflexion et ceux qui ont du mal à comprendre ce que je dis (même quand je parle très lentement), me font répéter les phrases et ont beaucoup de difficultés à répondre à mes questions...il va falloir m'adapter à ces différences...pas évident !

Et mardi matin, enfin, premier cours de philosophie...cours sur la nécessité de s'étonner du monde qui les entoure, de s'étonner, d'être curieux et de poser des questions pour comprendre, tout en sachant que chaque réponse est personnelle et est empreinte de subjectivité. Quelques débats et discussions émergent sans que je n'aie posé aucune question et me font sourire intérieurement, signe que mon cours les interpelle et les fait réfléchir.
Le niveau de réflexion de certains m'étonne vraiment, certains commençant en effet à s'interroger sur la place de la science dans la philosophie, et laquelle des deux est première...à ce rythme là, je ne vais bientôt plus réussir à les suivre !

De manière à impulser une dynamique de curiosité et de réflexion, je leur donne 1/4h de réflexion pour que chacun trouve trois questions sur le monde qui les entoure, comme si ces questions étaient posées par une personne venue de Mars...
Voici quelques unes de ces questions, des plus pertinentes aux plus drôles !
  • Pourquoi je suis un Homme ?
  • Pourquoi Jarry est chauve, alors que moi j'ai des cheveux ? (hilarité générale dans la salle)
  • Pourquoi la vie de l'Homme a beaucoup de tentations ?
  • Pourquoi je suis né un mois de juillet ?
  • Pourquoi je ne suis pas toi ?
  • Pourquoi je suis né ici et pas en Amérique ?
  • Pourquoi pouvons nous parler ?
  • Pourquoi les gens n'ont pas la même valeur ? (entendre par valeur le même statut social, la même richesse)
  • Pourquoi on montre les dents quand on rit ?
  • Pourquoi les africains sont très noirs par rapport à nous ?
  • Pourquoi Augustin nous fait poser des questions ? (nouvelle hilarité)
  • Pourquoi Dieu n'a pas de créateur ?
  • Pourquoi les hommes ont les yeux en face et pas derrière ?
  • Pourquoi on a pas la même figure ?
  • Pourquoi moi ?

S'en est suivi trois quart d'heure de réflexion sur la question « Qui suis-je ? », aidée de quelques sous-questions
« Choisit-on ce que l'on est ? »,
« Aurais-je été quelqu'un de différent si je m'appelais Simon ? »,
« Suis je quelqu'un qui se résume à un corps ou à un esprit ? »...
Après la réflexion, la pratique, où j'ai posé des questions volontairement contradictoires sur leurs réponses, les obligeant à réfléchir plus en profondeur sur ces questions...la performance n'est peut-être pas exceptionnelle, car je ne suis pas un grand parleur, mais certains ont réussi à argumenter leur position malgré toutes mes questions destinées à trouver une faille.

Ces questions ont néanmoins soulevé un état d'esprit commun malgache : le fait d'accepter la vie telle qu'elle est et de dépendre vraiment du reste de la société.
Fabrice :
  • Qui es tu ?
  • Je suis Fabrice. D'après ce que disent les autres, je suis un homme. Je n'ai pas choisi d'être ce que je suis, ce sont mes parents qui ont décidé de mon prénom et...
  • Ah bon ? Tu ne choisis pas ce que tu es ?
  • Non.
  • Donc si tu es venu ici par exemple, tu ne l'as pas choisi ? Ce sont les autres autour de toi qui t'ont forcé ?
Je voulais provoquer une réponse du genre « non bien sûr, mais je choisis pas ce que je suis, je choisis ce que je fais », mais la réponse fut tout autre...
  • Non, mais c'est eux qui ont décidé pour moi, et j'ai accepté.
  • (là, il m'a pris complètement à contre-pied). Ah...donc tu veux dire que tu n'as pas choisi d'être prêtre ? (animé encore d'un petit espoir)
  • Non, c'est mon entourage qui a dit que je serai prêtre, et j'ai accepté (dans le sens, j'ai accepté cette décision, c'est le destin)

J'ai retrouvé cet état d'esprit dans beaucoup de discussions avec eux. « je ne choisis pas de changer mon caractère, il est comme ça, c'est le destin »...
J'avais perçu ce trait de caractère en arrivant, mais d'un côté plutôt positif, me disant que cette société était vraiment bien puisqu'elle n'était pas en train de toujours demander plus...
Après ces échanges, j'ai plutôt l'impression qu'elle demande toujours moins...et j'ai bien envie de reprendre la discussion avec Fabrice...

Ces deux premières journées de cours se sont très bien passées, il va maintenant falloir que je planche sur la sociologie et sur les cours de la semaine prochaine...si vous avez des idées, je suis preneur !
Et puis...ne croyez pas que les profs n'apprennent rien des élèves...en deux journées de cours, j'en ai peut-être appris autant qu'eux...c'est passionnant !

2 commentaires:

  1. EXCELLENT! Tu m'étonnes que tu as du apprendre autant si ce n'est plus qu'eux!!comme dirait Montaigne (promis à Noël, j'essaie de t'envoyer du matos intellectuel): "À cela sont merveilleusement propres la fréquentation des hommes et la visite des pays étrangers [...] pour frotter et limer notre cervelle contre celle d'autrui"! ESSAIS, continue de limer ta cervelle à celle des tes étudiants mon petit!

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  2. Comme je t'imagine trop bien en prof Augustin ! Contente que tes 1ers cours se soient bien passés et que les élèves ne t'aient pas mangé ! lol
    T'inquiète on va t'aider à trouver des sujets !Moi je veux bien t'aider pour la musique :-) , la philo et le français !
    Bon courage et enjoy your mission ! Grosses bises
    (PS: ça y'est j'ai envoyé mon petit mail, je te tiendrais au courant ! ;-) )

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