vendredi 29 juin 2012

Le couteau


Aujourd’hui, nous sommes le 26 juin, jour de fête nationale à Madagascar…A cette occasion, j’ai la chance d’être invité par Zinah et sa famille pour la journée. Journée assez exceptionnelle en vérité, faite de grande simplicité, de rires et de générosité. Une belle occasion de découvrir Madagascar en son cœur.

Beaucoup de monde rassemblé pour le défilé.
Il est 11h30. Nous venons d’assister au défilé de la matinée, regroupant militaires, écoliers et toutes les associations de la ville et c’est donc fort logiquement que nous nous dirigeons vers notre lieu de déjeuner : le chantier du père et de l’oncle de Zinah, un hôtel en construction où la famille logera et travaillera prochainement.


J’ai maintenant l’habitude de venir dans ce lieu encore en travaux, maison presque secondaire de la famille où au milieu des sacs de ciments et des gravats ont poussé quelques meubles, une télé, son lecteur DVD et ses enceintes : accessoires primordiaux pour se passer des clips malgaches toute la journée…


L’heure du repas approche, toute la famille (et en particulier les femmes) s’activent dans le petit espace qui sert de cuisine, refusent mon aide (le contraire m’eut étonné)...on sort le riz des couvertures où il était gardé au chaud depuis le matin, un sac à ciment vide à même le sol fera office de nappe tandis que les sacs à ciment pleins serviront tout simplement de fauteuils. Jeannine, en bonne maitresse de maison, mène la danse, demande à Cynthia de me laisser la meilleure place : celle à côté de la vraie table.
Au milieu d’une table façon pique-nique, les assiettes se remplissent de riz, Jeannine y ajoute le porc (prononcez « porque »…ya pas de raison de pas prononcer le « c » !) et prépare plusieurs petits bols de concombres et de tomates qu’elle disperse aux différents endroits de la table. Chacun se servira au moment où il le souhaite.
A côté de mon assiette remplie de riz, Jeannine, à mes petits soins comme à son habitude, y a disposé un bol de concombres juste pour moi, ainsi qu’une coupelle de quatre morceaux de viandes baignant dans la sauce tomate. Comme tout un chacun, elle m’a fourni une fourchette et une cuillère…
Les discussions vont bon train à côté de moi, mais je n’écoute qu’à moitié, d’une part car je ne comprends pas le Malgache (c’est une bonne raison) et d’autre part car plusieurs questions existentielles me viennent à l’esprit :
Question numéro 1 : « Comment vais-je manger ma viande sans couteau ? »…Certains sauront, pour reprendre une expression fort connue, que je ne cours pas particulièrement après la viande, encore moins après des bouts d’os entouré de gras…Berk…je n’aime pas manger avec mes doigts…j’en ai toujours plein les doigts après, j’ai horreur de ça…
Question numéro 2 : « Comment vais-je faire pour trier le gras de la viande ? »…avec une simple cuillère et une fourchette, c’est un sacré challenge…J’avoue, vu l’accueil qu’ils me font, ça ferait quand même mauvais genre de tout laisser sur le bord de l’assiette, surtout que eux, quand ils ont fini, les os sont aussi lisses que le crâne de Robert Hue…Je crois qu’il va me falloir me résoudre à l’évidence : tu vas devoir te forcer à tout manger…j’ai bien dit « tout » Augustin…oui oui, même le gros bout de gras dont tu as horreur…enfin, non, pas celui-là, je ferai style que j’ai plus faim, juste ces trois-là.
Allez, je me lance…Tour à tour, les trois morceaux de viandes sont avalés, non sans une certaine appréhension et une petite grimace de temps à autre.
Ouf…j’ai réussi !
Je vais pouvoir manger tranquillement mon r… « canard ! » s’écrie Jeannine en me lançant un morceau de viande dans l’assiette…
Aïe…bon, cette fois-ci, le problème est que je ne peux pas tout mettre dans la bouche : je suis tombé sur un os (dans les deux sens du terme…)…Bien, et ben passons à l’effort numéro deux de la journée : mets y les doigts…Si si, vas-y, t’inquiète, dans l’état où il est, c’est pas le canard qui va te manger…
Les doigts huileux, je n'ose plus rien toucher autour de moi...je m'efforce de manger le canard et d'en laisser le moins possible. Le résultat n’est pas extraordinaire, mais bon, ils vont pas chipoter non plus !
J’en étais où ? Ah oui, mon r… « poulet ! ». Je regarde mon assiette. Jeannine vient d’y ajouter une cuisse…
J’espère que cette fois-ci, il n’y en aura plus…c’est bon ! C’est fini, même si l’os de la cuisse n’est pas si lisse hélas…

Il ne me reste plus qu’à terminer mon riz…La coupelle de la viande (avec le dernier morceau donc) est toujours auprès de moi, j’en profite pour y verser le reste de sauce dans mon assiette. Je sens le regard de Jeannine peser sur moi…sitôt la coupelle remise à sa place, elle se précipite pour aller la remplir auprès de la gamelle !
-  « Non Jeannine ! » fais-je en retenant un peu mon ardeur mais en manifestant bien que je ne vais bientôt plus pouvoir avaler grand-chose…Sans compter qu’entretemps, elle m’a resservi la même dose de riz dans l’assiette, sous l’œil de Zinah amusée qui s’est exclamée « il faut faire un réservoir Augustin ! ».
Jeannine a pitié de moi : elle ne me ressert que de la sauce…ouf ! J’ai eu peur de voir arriver de nouveaux morceaux de viande, que dis-je ? De nouveaux morceaux de graisse !

Le repas est fini…Jeannine me donne une orange. Je regarde autour de moi : personne n’en a…quand je vous dis que Jeannine est aux petits soins pour moi…

Cynthia et Zinah dorment à poings fermés
En attendant la soirée (durant laquelle il y a un concert en ville), nous restons là. La sieste pour la plupart…je somnole sur le lit double, assis à côté de Zinah et Cynthia qui dorment à poings fermés. L’après-midi passe, le volume des enceintes me donne envie de sortir de la pièce…on me rappelle pour venir danser. Après deux verres de bières, je pose mon gobelet sur la table…
Quelques minutes ont passé, Jeannine me le remet dans les mains…plein. Je souris intérieurement de toutes ces petites attentions qui ont pour but de me faire sentir l’un des leurs…C’est réussi.


C’est pour des moments comme ceux-ci que je me félicite d’être venu ici…Parce que leur générosité est telle et que j’aime leur simplicité, j’en aurais presque apprécié le gras fondant dans la bouche…

(Moi)/Zinah/Paul/Gladisse/Cynthia/Jeannine/Maman Tafita
Papa Zinah/Tafita/Daniel/Maman Daniel

Aujourd’hui, nous sommes le 26 juin, jour de fête nationale à Madagascar… A cette occasion, j’ai eu la chance d’être invité par Zinah et sa famille pour la journée. Journée assez exceptionnelle en vérité, faite de grande simplicité, de rires et de générosité. Une belle occasion de découvrir Madagascar en son cœur.

Et pour rien au monde je n’aurais voulu changer cette belle journée.

mercredi 27 juin 2012

Chacun sa place


Ceux qui me connaissent un peu sauront que les places d’honneur, c’est pas tellement ma tasse de thé…les cadeaux, les louanges, les discours de remerciements de 30 mn à mon intention, même s’ils font plaisir, me gênent toujours un peu…
Alors, en arrivant ici, il m’a fallu faire face aux « monsieur », à tous les services que les uns et les autres voulaient me rendre sans que je n’aie rien demandé…moi qui voulais être discret, faire de la simple coopération en aidant sans me faire remarquer, j’ai eu du mal à voir les élèves se lever devant moi en entrant dans une salle et me laisser sortir le premier de la classe. Les voir venir me prendre la brosse des mains pour effacer le tableau à ma place ou me porter mes affaires…
Que faire lorsqu’on me présente la place d’honneur, que l’on refuse que j’aide à la vaisselle ou à la cuisine ? « Je ne suis pas sorti de la cuisse de Jupiter ! » ai-je si souvent eu envie de crier !
« Je ne suis pas en sucre ! » me venait souvent à l’esprit quand les gens étaient aux petits soins pour moi, me portaient mes affaires, me prenaient mon verre pour le remplir alors que je n’avais rien demandé…
Lorsqu’on est un vazaha, la couleur de peau suffit largement à ce que tout le monde vous regarde, pas la peine d’en rajouter pensais-je !

Et puis, peu à peu, de protestations en protestations, ma résistance est tombée. J’ai juste réalisé que cette résistance était orientée vers le fait que je ne voulais pas en abuser, que les personnes se croient obligées de se mettre en quatre pour moi, de me servir simplement par le fait d’être un professeur ou d’avoir la peau blanche.
Au final, j’ai remarqué que ces personnes prenaient plaisir à m’honorer ainsi et que j’étais bien le seul à me faire du souci ! Dans un souci d’égalité à l’occidentale, je souhaitais aider les femmes à la cuisine, que chacun porte ses propres affaires, faire les choses par moi-même...Mais ici, chacun a sa place, son domaine, son rôle à tenir et cela ne semble poser de problème à personne !
C’est ainsi que j’ai progressivement pris la place que l’on me donnait. La place de l’invité à l’honneur. La place du professeur qui enseigne à ses élèves. Pour les familles, peut-être la place du jeune homme qui s’amuse à jouer avec leurs enfants. Moi aussi, je joue un rôle et j’ai constaté que c’était là aussi ma manière de remercier !
J’ai appris à ne plus refuser en comprenant que cela pouvait parfois être blessant…qu’aider quelqu’un à la vaisselle ou à la cuisine pouvait sous-entendre que cette personne ne tenait pas correctement le domaine dont elle avait la charge. J’ai appris à rester sagement à table avec les hommes, pendant que les femmes s’affairaient en cuisine, j’ai appris à ce que mes élèves (sœurs du noviciat) me prennent mes affaires ou ma guitare juste pour parcourir la distance « porte de la salle » - « bureau » (environ 10m).
Le reste de mon caractère s’est contenté de faire le reste, en protestant gentiment pour tel ou tel honneur un peu exagéré, (quand par exemple, sous prétexte que j’ai dit être fatigué, on se précipite pour me porter mon sac à dos qui ne contient presque rien… !) de manière à ne pas tomber dans une relation de « servitude », en remerciant toujours pour telle ou telle chose, en apprenant les prénoms de mes élèves (pour les sœurs du noviciat par exemple), en essayant de faire attention aux personnes autour de moi et de rendre les honneurs que l’on me faisait.
Juste une forme de  reconnaissance, mais primordiale à mon sens pour que chacun se sente respecté dans son rôle.

dimanche 17 juin 2012

Être vazaha : chapitre 2


Au-delà de tous les aspects du « vazaha », par opposition au « gasy » ( : malagasy : malgache), être vazaha, c’est avant tout être un étranger…Et c’est quand on vit cette situation d’étranger qu’on réalise à quel point ça n’est pas facile. D’ors et déjà, je me sens plus proche de toutes les personnes que j’ai un jour rencontrées en France en ayant quitté leur pays et leur entourage.
Plus proche de ces personnes à qui j’ai pu reprocher à un moment donné leur manque d’implication, en me disant qu’elles ne faisaient pas tellement d’efforts ou qu’elles restaient enfermées avec leurs compatriotes…Plus proche de ces personnes qui gardent parfois leur façon de faire face à notre culture ou qui ne comprennent pas notre façon de faire. Enfin, plus proche de ces personnes qui galèrent pour obtenir leurs papiers…

Sur ce dernier point, à Madagascar, on dit que « Les Français sont arrivés ici avec la démocratie et l’administration et sont repartis avec la démocratie »…cela veut dire ce que cela veut dire ! J’ai envoyé en septembre ma demande de visa ainsi que mon passeport…je les ai récupérés début juin, c’est-à-dire huit mois après le début des démarches…En attendant d’être en règle, il faut aller de renouvellement en renouvellement d’autorisation provisoire, se démener pour obtenir les papiers qu’il faut pour justifier notre présence ici et faire avancer les démarches. 
Et moi, j’ai eu la chance d’avoir quelqu’un pour m’aider !
Dans ces temps, on se dit qu’on a d’autant plus de raison de se sentir bien dans son pays, dans un endroit où personne ne nous demandera la raison de notre présence ici. Notre « chez nous » quoi !

Être étranger, c’est aussi ne pas comprendre quand les autres parlent dans leur langue…c’est avoir des crises de paranoïa quand on entend son prénom puis des éclats de rire, c’est essayer de faire l’effort de comprendre quelques mots, quelques phrases, le sens de quelques dialogues…puis fatigué de tous ces efforts, se plonger dans ses pensées et faire abstraction de ce qui se passe autour. C’est finalement devoir accepter que l’on ne maitrise pas tout et qu’il faut faire parfois confiance dans la traduction.
Être étranger, c’est avoir l’impression de faire des efforts en permanence pour s’intégrer, pour comprendre ce qu’il se passe autour de nous…et s’entendre dire d’une manière ou d’une autre (à travers des gestes, des attitudes, des paroles, etc.) que cela n’est jamais assez.
Être étranger, c’est avoir le mal du pays de temps en temps, vouloir emmener les gens que l’on côtoie ici pour leur montrer notre pays…c’est avoir envie qu’on nous pose des questions sur celui-ci et trouver que cela n’est jamais assez. C’est s’apercevoir que l’on manque des événements importants dans notre entourage, chez nous et regretter de ne pas toujours être présent aux côtés des nôtres. (Et encore, moi j’ai la chance de disposer d’une connexion permanente et d’avoir des nouvelles régulières de la France…je suis un privilégié.)
Être étranger, c’est avoir envie de retrouver de temps en temps des compatriotes pour se détendre et être soi-même, c’est parfois se sentir seul même lorsque l’on est très entouré.
Être étranger, c’est être reconnaissant des autochtones qui nous accueillent et nous comprennent dans nos difficultés d’éloignement, d’intégration. C’est avec ces personnes et pour elles que l’on a envie d’avancer, de progresser et de faire des efforts supplémentaires.
Être étranger, c’est ne pas toujours comprendre ce qu’il se passe, être parfois ridicule dans notre façon de faire, avoir besoin de se référer à quelqu’un du pays pour être sûr de faire correctement les choses. C’est repartir de zéro dans notre comportement, en apprendre tous les jours et faire de nombreuses erreurs culturelles malgré nos efforts.
Être étranger, c’est avoir besoin d’une énergie supplémentaire pour faire des choses que les autochtones considèrent comme faciles. (Je pense à Pierre qui m’a dit ce soir qu’il avait peur d’aller au supermarché…alors que pour ma part, cela me demande quelques efforts de faire le bazar (le marché) tout seul). Quand on a l’habitude, c’est très facile, mais on oublie que ça n’est pas une habitude chez tout le monde…
Être étranger, c’est un jour avoir envie de juger les gens que l’on côtoie sur leur comportement que l’on trouve illogique et le lendemain, s’émerveiller sur leur façon de faire. C’est se dire « finalement, mon pays n’est pas si nul que ça » puis « Pourquoi on fait pas ça chez nous ? ».
Être étranger, c’est parfois avoir envie de changer les habitudes des autochtones, convaincus que nous sommes d’avoir la bonne méthode…parfois, on s’acharne, d’autres fois, on finit par accepter que d’autres façons de faire peuvent marcher, et puis, il y a des fois où l’on se dit que finalement, on avait bien tort de vouloir tout changer…

En fait, lorsque l’on est étranger, notre opinion sur ce nouveau pays et cette nouvelle culture dépend profondément des personnes que l’on rencontre, de celles qui ont pris le temps de nous accueillir et de nous écouter.
Bien entendu, tout ceci vient de mon propre ressenti, mais j’ai de bonnes raisons de croire que je ne suis pas seul à l’avoir eu…
La prochaine fois que vous rencontrerez un étranger en France, pensez à moi ! Ayez ceci en tête et intéressez-vous à lui…il vous en sera reconnaissant !
C’est à mon sens par là que passe l’entente entre les peuples…

samedi 9 juin 2012

Odon


Dans mon article du 30 octobre « Enseigner », (ça date !) je vous parlais de deux élèves auxquels je consacrais un peu plus de temps pendant les heures de cours : Njaka et Odon. Je vous disais aussi que j’aurais l’occasion de vous en parler durant l’année…
Pour Njaka, les présentations sont déjà faites (cf article du 14 décembre dernier) !
Pour Odon, l’année se termine, mais il n’est pas trop tard pour vous le présenter !

Odon est d’un caractère plutôt timide et s’est donc toujours très peu exprimé, tant en Malgache qu’en Français. Timidité probablement renforcée par le fait que contrairement à la majorité des gars ici, il ne maitrisait absolument pas le Français en arrivant ici. Vous comprendrez donc aisément qu’arriver dans un groupe où vos semblables parlent une langue que vous ne parlez pas, ça n’est pas très évident !
Pour vous donner une petite illustration, Odon a pendant quelques temps été surnommé « Moi n’a pas compris », phrase qu’il répétait assez régulièrement…vous comprendrez pourquoi !

Pendant cette année donc, j’ai été confronté, comme tous les profs j’imagine, à la différence de niveau dans ma classe. Que faire lorsque pour l’étude d’un même texte, certains essayent de comprendre le sens caché du texte et son message, tandis que d’autres ont déjà dû mal à comprendre son premier sens ? Il est très tentant de laisser en cours de route les élèves un peu plus en difficultés comme Odon, pour avancer plus rapidement et étudier des textes de plus en plus intéressants.

En fait, je ne compte plus les minutes passées pendant les pauses à expliquer à Odon les notions vues en cours et sur lesquelles je n’ai pas eu le temps de m’attarder. Au fur et à mesure de ces petits temps pris en plus, j’ai appris à connaître un peu plus Odon, à savoir si mes explications avaient porté leurs fruits, à deviner la question qu’il n’osait pas me poser et à y répondre avec des mots plus simples. J’ai appris à parler un peu plus lentement (pas de faux espoirs, pour vous, je ferai l’effort de vous parler toujours aussi vite !), à laisser les autres élèves s’ennuyer pendant quelques minutes pendant que je donnais quelques explications supplémentaires.
Lors des travaux en groupe, j’ai toujours été partagé entre le fait de mettre Odon avec des élèves plus à son niveau de manière à lui laisser la possibilité de s’exprimer et le fait de l’insérer dans un groupe d’un niveau plus élevé de façon à le stimuler un peu. En conséquence de quoi, j’ai opté pour les deux solutions, c’est-à-dire en alternant…

Ces deux derniers mois, Odon s’est mis à parler beaucoup plus, outre les cours de soutien que je lui donnais tous les samedis matins, il m’a demandé de prendre régulièrement une demi-heure avec lui pour parler…de tout et n’importe quoi, le but étant de progresser à l’oral. Les questions qu’il me posait se faisait plus nombreuses, preuve à la fois de ses progrès et de sa confiance.
Lorsque j’ai fait faire un taboo aux gars (merci au passage à Apolline qui m’a scanné et envoyé 300 cartes depuis la France…preuve que c’est aussi grâce à vous que je vis de belles choses ici), Odon s’en est tellement bien sorti qu’il a fait gagner son équipe !
A voir son intégration dans le foyer maintenant, le sens de la répartie qu’il commence à acquérir « tu parles ! » et les taquineries qu’il s’amuse à lancer à chacun, nul doute que cette année lui aura permis de progresser.

Les examens écrit et oral de Français se sont déroulés mercredi…à mon grand soulagement, tout le monde a passé avec succès l’oral ! Pourtant, sous le coup du stress, Odon s’était mis à parler en Malgache…
Pour les résultats de l’écrit, il faudra attendre juillet avant de savoir.
De la réussite d’Odon à ces écrits dépend également la réussite d’une part de ma coopé, à savoir ma mission d’enseignant.
En effet, si le résultat final est toujours l’œuvre de l’étudiant, son professeur s’associe généralement à celui-ci, preuve de son investissement auprès de l’élève…et c’est mon cas ! Odon a fait d’énormes progrès depuis le début de l’année et nous serions tous les deux déçus (lui plus que moi probablement) de voir que l’énergie que nous avons mis tous les deux pendant l’année ne soit pas récompensée !
C’est toujours bon pour l’égo de se dire que l’on a servi à quelque chose pendant l’année, même si tout le mérite dans le travail, les efforts et la persévérance reviennent à Odon…

mardi 29 mai 2012

Être vazaha : chapitre 1

Être vazaha (le Français, le blanc) au milieu des Malgaches n’est pas de tout repos…Être vazaha, cela sous-entend être riche, faire partie du pays qui a colonisé Madagascar, plus généralement, faire partie des blancs…Être vazaha, c’est aussi être étranger au milieu de personnes qui parlent une langue inconnue, dans une culture que l’on ne comprend pas toujours et qui ne nous comprend pas toujours…

Pas facile de se positionner dans la rencontre lorsque l’on prend conscience de tout ceci.

Commençons par le premier point…faire partie « des riches ». Je n’aime pas trop ce terme, mais je suis bien forcé de l’admettre, encore plus après avoir vu les conditions des uns et des autres ici, des assurances dont je bénéficie. Je n’aurais jamais pensé utiliser un jour cette expression pour me qualifier, mais je crois bien que je suis né avec une cuillère en or dans la bouche…
Et oui...les riches aussi ont leurs problèmes !
Tout ce que je raconte est bien peu à côté des
réels problèmes d'argent que vivent les familles...

Les soucis d’argent sont quotidiens ici et c’en est presque embarrassant pour moi…vous savez ?

Un peu comme lorsque vous avez eu 20 en mathématiques au bac et que personne dans la classe n’a eu la moyenne… (je suis sûr que vous avez un peu d’imagination… !) Bien que content de notre situation, on n’ose pas trop aller consoler les autres pour leur dire « ça va aller » car on a peur de se prendre le retour de flamme « facile à dire pour toi ! ».
En sachant tout ce que nous représentons par notre statut en étant ici, il faut faire le tri parmi les personnes qui nous apprécient pour ce que nous sommes réellement et celles qui voient seulement en nous le vazaha plein de sous et qui souhaitent qu’on les voit avec (connaître un vazaha, c’est parfois prestigieux…). Et puis, il y a le statut à tenir : il m’est arrivé deux ou trois fois de voir certaines personnes rire de moi en me voyant marcher à pied sur la route. Un vazaha, ça circule en voiture…pas à pied !

J’ai appris cette année que le tri dans ces relations s’effectue avec le temps, en apprenant à connaître les gens. Aux demandes de « prêt » qui m’ont été faites, j’avais pris la décision de toujours refuser pour ne pas être considéré comme une vache à lait. Et puis finalement, j’ai accepté les quelques demandes de mes amis, en faisant le pari de la confiance, pari que je n’ai jamais regretté jusqu’ici. Dans ces relations créées, je sens comme une question d’honneur à me rendre l’argent prêté.
Au fond, tant pis si celui-ci ne m’est pas rendu…je ne recommencerai pas ! Comme le dit un ami coopérant « Je veux bien me faire avoir, mais si c’est moi qui le décide ! ».
Une fois que la confiance est présente, qu’on connait les personnes et leurs difficultés quotidiennes, l’effet inverse se produit…on a envie d’aider et de donner ! Nourri, logé et blanchi : que faire de mon salaire de 300.000 Ariarys (120 euros environ), alors qu’à côté de ça, je sens les difficultés financières peser au quotidien dans les familles que je côtoie…Envie d’aider certes, mais pour créer une dépendance inutile ? Je quitte Diégo dans un mois ! Dommage, j’aurais vraiment souhaité pouvoir accompagner un peu plus longtemps ces personnes.


Être vazaha, c’est aussi faire partie du peuple colon…et ça, je l’ai appris bien malgré moi. Bien que j’eusse aimé arriver ici complètement détaché de l’histoire de mon pays, d’accord ou pas d’accord avec les agissements de celui-ci, ma couleur de peau ne trompe pas grand monde : je suis Français ! Pour ceux qui tiennent encore une rancœur contre la colonisation, la France reste la cause de tous les maux malgaches et donc à travers elle : tous les Français. Il faut dire que le comportement de certains Français présents à Diégo ne nous aide pas à être très bien perçus (tourisme sexuel…). Ma coopération et Gaby en ont fait les frais…Dans un climat un peu suspicieux où tout ce que nous dirons sera retenu contre nous, il est difficile de pouvoir établir de vraies relations de confiance et de surmonter les différences culturelles.
Être professeur de français n’arrange en rien les choses, le risque étant d’être accusé de vouloir imposer sa langue aux autres…Dans mes cours de philo, dans les exposés sur d’autres pays que j’ai demandés à mes élèves, l’objectivité reste de rigueur, y compris lorsqu’il est question d’oppression par les blancs (apartheid).
L’histoire de la colonisation à Madagascar, de l’esclavage du peuple noir par les blancs fait partie de l’histoire de mon pays et ça n’est pas toujours facile à assumer. Après huit mois de coopération, je sens maintenant dans les discussions avec les uns et les autres les personnes qui vont au-delà de tout cela…Il n’y a pas de coïncidence, je m’entends bien avec elles !
Suite au prochain épisode...

samedi 19 mai 2012

Et la vie continue...

Déjà plus de deux semaines que je n'ai pas écrit...une éternité quand on sait que je me fixais d'écrire environ un article toutes les semaines ! Commençons peut-être par vous annoncer de manière officielle mon retour en France fin août...Le titre de mon blog est donc maintenant obsolète...
Après de multiples réflexions, nous n'avons pas pu trouver de mission sur laquelle je puisse continuer ma coopération l'année prochaine à Madagascar. Ou bien les missions ne me correspondaient pas, ou bien je ne correspondais pas aux missions...!

Outre cette décision, les dernières semaines ont été riches en rencontres, en projets, en émotions...
Voici peut-être déjà en avant-première, la dernière réalisation cinématographique des enfants :




Un film sur lequel nous avons travaillé les jours fériés, les dimanches après-midi...ils sont de plus en plus nombreux à vouloir y participer, prennent soin de trouver des habits appropriés à leur rôle, se maquillent en conséquence sur un scénario beaucoup plus construit que le précédent. Ils apprennent à être patient, à être rigoureux...s'efforcent de faire la traduction franco-gasy (franco-malgache), crient "moteur" et "action" à chaque fois qu'ils appuient sur "record".
Voir leurs rires, leur impatience à filmer, les voir commencer à maitriser le cadrage, le silence autour de la scène et les raccords (mettre par exemple les mêmes habits entre deux scènes, même quand elles sont filmées à deux jours d'intervalle). Les entendre répéter les dialogues et jouer leur rôle avec un très grand sérieux. C'est un vrai bonheur.
Bien entendu, le film n'est pas parfait, il y a quelques ratés que vous allez surement repérer...désolé par avance de la qualité de la vidéo, la transférer sur internet tout en conservant sa qualité originale n'est pas aisé...
Le film n'était pas encore fini, que les enfants travaillaient déjà sur un nouveau scénario...

Je vous parlais dans mon précédent message de mes "cours" de cuisine dans la famille de Zinah et Cynthia...les recettes sont prêtes, il me tarde de vous les préparer lors de mon retour en France ! Une question seulement...la farine de riz, on en trouve en France ?!
Ces temps partagés ont été de vraies mines d'or pour moi, me donnant vraiment l'impression d'être au cœur de Madagascar...Suite à ces temps d'échange et de partage, de simplicité et d'amitié, mon plus grand plaisir a été d'entendre Jeannine me dire hier en malgache (traduit par ses filles) alors que je lui demandais un gros service "bien sûr, c'est une évidence ! C'est comme si tu faisais partie de la famille maintenant !". Une phrase qui m'a profondément touché et me fait penser que finalement, mon intégration ici n'est pas si mauvaise que ces derniers mois auraient pu me faire croire...
Il parait que cela fait partie de la coopération, de nouer des relations, de s'attacher à des personnes qu'on sait qu'on ne reverra probablement jamais...C'est au moment où je me fais inviter à droite à gauche, que des personnes en qui j'ai confiance peuvent m'apprendre le malgache, que je peux utiliser le terme "amitié" à Madagascar qu'il va me falloir quitter ces personnes qui comptent maintenant pour moi...Difficile cette sensation de se dire qu'on va définitivement quitter ses amis...Sensation qu'on ne ressent pas souvent en France, tant la possibilité de se revoir un jour existe !
Alors que faire dans ces relations ? Se protéger sans trop s'investir dans celles-ci, pour ne pas risquer de faire mal et de se faire mal lors de la séparation ? Ou bien les vivre à fond jusqu'au bout, en risquant un retour d'autant plus brutal ? Peut-être juste prendre les choses comme elles viennent, profiter les uns des autres, de l'instant présent pour ne rien regretter ensuite ? Vivre. Tout simplement...

Mais ça, je l'ai déjà dit...à vrai dire, cet article ressemble sensiblement à ceux que j'ai écrits précédemment, preuve à quel point ce sentiment est fort.
Huit mois...peut-être le temps qu'il faut pour commencer vraiment à intérioriser une culture, adopter quelques unes de leur manière de fonctionner et voir les réactions des uns et des autres d'une autre façon...

mardi 1 mai 2012

Simples partages


Malgré les péripéties des mois passés (et encore présentes dans les têtes), ma coopération ici n’est pas finie, et je goûte encore aux plaisirs de ma présence ici à travers les nombreuses rencontres que je fais.

Il y a quelques jours, j’ai demandé à Cynthia (sœur de Zinah et fille de Jeannine, une des femmes de ménage du foyer), s’il était possible de passer un après-midi à apprendre quelques recettes malgaches avec elles et leur mère…L’idée même de rentrer un jour en France sans pouvoir me cuisiner quelques spécialités m’était en effet très désagréable !
Au programme (à ma demande) : beignets de banane (mofo akondro) et sambosa…Les différents bazars regorgent en effet d’étalages à faire saliver n’importe quel amateur de ces deux plats, dont je fais partie !

Dimanche après-midi, je me suis donc rendu chez elles et ce fut un chouette moment passé avec toute la famille et leurs amis présents à ce moment là…
Un accueil chaleureux, dans leur petit salon au cœur duquel se trouve tous les meubles de la maison…quelques fauteuils, la télé, une étagère et une table basse, le tout dans 5m² de surface !

Des discussions toutes simples limitées par l’obstacle de la langue, ponctuées parfois par un « Cynthia ! » ou « Zinah ! » pour que l’une des deux vienne traduire…pour le reste, on se débrouille avec les mains, les mots communs à la langue française et à la langue malgache, le peu de connaissance que j’ai en Malgache et qu’elles ont en Français. On ne se dit pas grand-chose, mais il fait bon être ensemble.

Des rires devant mes « boulettes » de cuisinier (dans les deux sens du terme…)…lorsque je renverse une banane par terre, me retrouve avec de la pate de beignet sur l’orteil (je m’y prends vraiment comme un pied !) ou encore lorsque mon sambosa est aussi réussi que mon bac de philo (si si, je suis sûr que vous comprenez !). L’occasion rêvée de faire un concours avec Zinah du plus beau sambosa parmi les moins bien réussis !

La joie de voir les mères me confier leurs difficultés du quotidien mêlée à la tristesse d’être impuissant face à celles-ci…je repars en gestuelle pour essayer de leur donner des débuts de solution, les écoute tour à tour, mesure intérieurement la chance que j’ai de ne pas avoir de difficultés financières.

Apprécier de les connaître un peu plus, de partager leurs rires, même lorsque je ne comprends rien…sourire de temps en temps lorsque je capte un mot ou deux, manger les sambosas ensemble en se disant qu’ils sont excellents et se faire comprendre qu’on va tous grossir. Repérer les relations entre la mère et ses filles et les voir rire ensemble, constater leur grande générosité lorsqu’elles refusent que je paye les ingrédients et me font un petit sac avec une dizaine de sambosas…Apprendre à aplatir la pate avec une bouteille de bière, faute de rouleau à pâtisserie tout en parlant du père Gaby, éclabousser d’un verre d’eau Cynthia et en recevoir un en échange…Prononcer « godrogodro » et « Hazafady » avec eux tout en se moquant de ma prononciation et me dire que j’aimerais bien connaître ces personnes dans leur langue maternelle.


Durant cet après-midi, je suis revenu à l’état d’émerveillement des premiers mois…un peu d’émerveillement au milieu des difficultés quotidiennes du foyer, un peu plus de relations nouées qui me font réaliser que c’est au moment où je vais partir d’ici que les gens me paraissent plus proches…Il me reste quelques mois pour profiter de leur présence et rire avec eux. Prochaine étape : dimanche prochain pour la recette du godrogodro, et ce n’est pas de la tarte…

Quelques vidéos, pour vous donner envie de venir goûter à ma cuisine quand je serai de retour en France, vous présenter les gens qui m'entouraient (Zinah filme la première vidéo, mais c'est à elle que je m'adresse dans la seconde...Cynthia est à ma gauche dans la première, avec le plat de bananes à la main et Jeannine, leur mère, retourne les bananes et les sambosas !) et vous donner un aperçu de cet après-midi !